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Isabel Bogdan
Ingo Herzke
Andreas Münzner
Stefan Beuse
Lars Dahms
Dierk Hagedorn
Myriam Keil
Jasmin Ramadan
Friederike Trudzinski

Andreas Münzner

übersetzte aus dem Französischen

aus: Hamid Skif "Geografie der Angst" | Roman

2007 erschienen bei Edition Nautilus, Hamburg

Originaltext

Mon voyage a débuté sous une lune à peine naissante, dans le froid saisissant d´une nuit d´hiver. Nous marchions dans la neige, les pieds enveloppés de chiffons censés tromper d´éventuels poursuivants. Il fallait, disait le guide, ne laisser aucune trace de notre passage. Nous avions remis nos dernières économies au passeur, perche taciturne employant quatre acolytes peu loquaces, chargés de convoyer notre troupe à travers passes enneigées et massifs forestiers avant de nous livrer aux chemins de traverse, pas plus de trois à la fois. Aucune parole n´était permise. Il fallait taire la douleur, ne pas geindre lorsqu´une aiguille de silex nous arrachait un cri cadenassé derrière les gencives murées ; à peine respirer, exhaler ces nuages de vapeur faisant de nous des cheminées mobiles accrochées les unes aux autres pour éviter de tomber. Nous étions avertis : ceux qui glisseraient seraient laissés au bord du chemin. Nous avions payé trop cher pour nous écrouler si près du but. Il fallait avancer coûte que coûte, refuser de penser et aller de l´avant. Le passeur n´avait pas menti. Les squelettes bordant la piste, à peine un sillon, confirmaient ses propos. Les gardes frontières tiraient à vue. Il fallait toujours progresser, ne jamais s´arrêter. Ceux qui, par malchance, devaient faire leurs besoins les feraient sur eux. Il est des périls plus graves que de sentir mauvais.
Avant l´aube nous avions franchi le sommet. Nous devions redescendre l´autre versant, toujours attachés les uns aux autres. Nous pouvions, si l´un de nous faisait un pas malencontreux, nous écraser au fond d´un ravin, être entraînés dans une chute dont peu sortiraient vivants. En dépit de la forte déclivité, il fallait courir et dévaler, en sautant par-dessus les obstacles, la pente du vertige transformant nos pieds en pâtés de chairs sanguinolentes. Nous ne pouvions remettre nos chaussures, suspendues autour du cou, que sur la grande route. Un clandestin se repère à l´état de ses godasses. Les nôtres étaient neuves, fournies par le passeur et comprises dans le forfait de la traversée. Pour faire bonne figure, il nous avait munis de provisions de bouche. Un clandestin se reconnaît à son teint. La faim n´avait pas de prise sur nous. Nous y étions habitués. Ici, le froid la redoublait. Le véritable ennemi, c´était la peur, plantée en couteau cranté en travers de la gorge, nouant les tripes en cordage. Une balle, une seule, ça fait peur. Il y avait de quoi pisser sur soi, vomir toutes les heures sans cesser de courir. La frousse ça fait mal même quand on n´a rien à rendre que la bile des mauvais jours.
Je fis sur moi en courant. De puer si fort me donna le tournis. Pourquoi étais-je là ? Il fallait progresser sans cesse, rejoindre l´autre bord. Dans mon cerveau se bousculaient les bruits informes de ma jeunesse réduite à une fuite éperdue devant la calamité des geôles et du rien-à-manger, refrain obsédant nos journées. Je revoyais les miens, mendiant le silence de leurs propres corps pour mourir dans la dignité que nulle privation ne peut offrir. Il ne me restait plus qu´à courir. Toujours se hâter, ne plus regarder derrière soi et parcourir en une nuit de gel et un jour de d´épuisement, l´espace me séparant du pain que ma bouche n´avait su trouver.